L’INVITE DE LA SEMAINE : MR FAMORO KOUYATE, DIRECTEUR DE L’ENSEMBLE INSTRUMENTAL NATIONAL
DEUXIEME PARTIE : A LA TETE DE L’ENSEMBLE INSTRUMENTAL NATIONAL
Friainfo: Vous avez la lourde tâche de succéder à votre père. Comment parviendrez-vous à relever ce challenge ?
Famoro KOUYATE: Se retrouver à la tête du plus ensemble traditionnel du pays n’est pas chose aisée. Cet ensemble a été formé en 1961 presqu’en même temps que les BALLETS AFRICAINS et les BALLETS DJOLIBA.
La principale difficulté sera de refonder l’ensemble car la vieille génération s’en est allée et il faut maintenant faire place aux jeunes tout en maintenant l’esprit, les rythmes et les traditions qui ont fait sa renommée.
Friainfo : Pour avoir longtemps joué d’un instrument moderne et n’avoir presque fait que de la musique moderne, n’avez-vous pas éprouvé quelques difficultés dans ce temple de la musique traditionnelle ?
Famoro KOUYATE : Pas du tout ! D’abord, cela correspond à mes origines. Ensuite, mon père est membre fondateur de cet ensemble. Cette formation a été bâtie autour du balafon de feu Djély Sory KOUYATE qui en était un peu l’âme. Il nous a quittés en juin 2009.
Avec son ami, homonyme, cousin et beau-frère, feu Sory Kandia KOUYATE, il a été l’un des pionniers de cet ensemble. Tout naturellement, j’ai vu la chose se faire et quand je venais en vacances à Conakry, je n’avais pas d’autre occupation que de suivre leurs répétitions. J’y jouais alors très bien du balafon.
Je connais donc son histoire, ses membres et son répertoire. C’est un mérite et une reconnaissance posthume rendus à mon père et ce retour aux sources me semble donc légitime.
Friainfo : Donc, vous ne jouez pas que de la guitare.
Famoro KOUYATE : En plus de la guitare, je joue surtout du balafon qui est l’instrument hérité de mon père qui l’a lui aussi de son père.
Je joue par ailleurs un peu du koni et de la kora, mais le balafon reste mon instrument de prédilection. Je ne sais pas comment j’ai appris à jouer de cet instrument. Vous savez, dans notre lignée, quand un enfant nait, le balafon est le premier jouet avec lequel il s’amuse.
Friainfo : La tradition ne serait-elle pas rompue quelque part ? Car aucun de vos enfants ne joue de la musique.
Famoro KOUYATE : En ce moment, le griottisme n’est pas seul à vivre cette rupture des rites hérités de la tradition. Les autres castes connaissent aussi la même chose. Les griots sont de moins en moins griots, les forgerons également. Il ne s’agit pas d’une acculturation mais je pense que la société est train de muter profondément.
Sinon, mon père avait confectionné un balafon pour mon dernier garçon Djély Sory qui est son homonyme malheureusement il ne s’y est pas intéressé. Je trouve que mes garçons se considèrent plus comme enfants de fonctionnaire qu’enfants de griot.
Friainfo: Si les orchestres ont pour la plupart disparu, n’est-ce pas du au fait qu’elles n’ont pas su s’adapter aux changements et évoluer ?
Famoro KOUYATE: On dit souvent que la superstructure détermine l’infrastructure. Les orchestres n’en sont pas responsables. Tout se décide souvent au sommet de l’Etat et depuis 1984, on a tout libéralisé de façon anarchique. Même la culture a été sacrifiée sur l’autel de la libéralisation sauvage. Penser que les Ballets Africains ou les Ballets Djoliba peuvent privatisés est complètement dément. Ils sont partie intégrante du patrimoine culturel guinéen et ont contribué à alimenter les caisses de l’Etat pendant longtemps.
Heureusement que maintenant il y a une certaine volonté de changer les choses et que l’Ensemble Instrumental National n’a pas été bradé.
Friainfo: Quelques orchestres nationaux continuent pourtant.
Famoro KOUYATE: Oui mais avec de grandes difficultés. On leur avait attribué des dancings en leur disant de se débrouiller. Le constat est qu’aujourd’hui seuls La Paillotte et le Club Bembeya fonctionnent. Mr Sidya TOURE a retiré La Minière au HOROYA BAND pour y construire sa villa, BALLA ET BALLADINS ont perdu Le Jardin de Guinée, les Sofas ne sont plus à Camayenne.
Le sport et les arts ont besoin de soutien et de mécènes pour évoluer. Le désengagement de l’état s’est fait sans préparer la succession.
Friainfo: Quel est selon vous l’état actuel de la musique guinéenne aujourd’hui ?
Famoro KOUYATE: On est passé d’un système d’artistes du peuple à un système de vedettariat avec artistes pas toujours au top et des producteurs parfois véreux qui ne pensent qu’à l’argent. On attend de retour sur investissements lorsqu’on produit un artiste de nos jours. Quand on invite un artiste aujourd’hui, il ne peut pas se produire en live, seulement en play-back. Ils ne sont pas capables de reproduire le son enregistré dans les studios d’Abidjan ou de Bamako.
Or quand les orchestres d’avant se produisaient sur scène, on entendait le même son que sur le disque ou la cassette.
Friainfo: Les artistes d’aujourd’hui ne sont donc pas allés à la même école que vous les anciens.
Famoro KOUYATE: Absolument pas ! On a aujourd’hui trop souvent recours à l’ordinateur au détriment de l’acoustique. Beaucoup s’improvisent musiciens aujourd’hui rien que parce qu’ils maitrisent les ordinateurs. Les machines et l’électronique ne peuvent qu’aider les hommes mais pas les remplacer.
Friainfo: De part vos nouvelles fonctions, que comptez-vous faire pour amener les jeunes à s’intéresser à la musique et à des instruments plus traditionnels ?
Famoro KOUYATE: Notre volonté seule ne peut pas changer les choses. Il faut en plus un support et une aide de l’Etat pour mener une telle politique. Si en plus, les hôtels et certains lieux publics acceptaient d’inviter certains groupes en les rémunérant grassement, on pourrait arriver à quelque chose.
Mon jeune frère ‘‘K L’’ se produit ainsi dans certains hôtels et restaurants. Ou encore les ESPOIRS DE CORONTHIE qui ont su réconcilier les guinéens avec leur musique 100% traditionnelle. Sans aucun instrument électrique ou électronique, leur musique produite en Guinée a battu tous les records de ventes et personne n’a eu autant de succès depuis longtemps.
Friainfo: Votre mot de la fin.
Famoro KOUYATE: Mon mot de la fin sera simple. Je dirai d’abord qu’il faut croire à la prédestination. Pour moi qui ai passé presque toute ma vie à jouer de la musique moderne, me retrouver aujourd’hui à la tête de l’Ensemble Instrumental National me fait dire que le destin m’a peut-être choisi. Certains disaient que je n’étais pas fier d’être griot alors que je le clame haut et fort : je suis griot, instrumentiste et fier de mes origines.